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Est-il nécessaire de frapper une femme pour vendre ?

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La violence extrême ne fait pas un bon jeu ni un bon trailer.

Celui de The Last of Us 2 serait-il la goutte qui fait déborder le vase ? Le trailer de la PGW 2017 a provoqué une polémique suite à sa violence. Beaucoup ont considéré cette polémique comme exagérée, seulement il est temps d’ouvrir les yeux. Car ici, il n’est plus question d’un peu de ketchup sur un écran, mais de mots, de messages dans les images. Les mots comme les images ont un sens. Nous parlons d’un nouveau trailer, mais des mêmes codes qui se répètent encore et encore. Des os brisés à coups de marteaux, une femme pendue, une lame collée contre un estomac dénudé. Cette fois, tout dans l’imagerie du dernier trailer de The Last of Us 2 dépasse les limites du dérangeant. La symbolique dans chaque plan frappe.

The Last of US 2 trailer femme pendaison

Les victimes attaquées dans ce trailer sont deux femmes anonymes.

On ne nous dit à aucun moment pourquoi nous voyons cet scène à cet instant. Pas de repère chronologique, pas de repère géographique, ni même de repère scénaristique avant la fin de la scène. Si on devait résumer ce trailer: Deux femmes se font torturer et on ne sait pas pourquoi. On attend impatiemment que la violence s’arrête et qu’une explication vienne, mais rien. Pas d’informations claires sur qui sont ces gens à part qu’ils font partie de la résistance et que la femme qui allait être pendue n’est pas de leur groupe.

Quelle est l’utilité d’un trailer? Montrer au public ce à quoi il doit s’attendre.

Il doit donner des clés de compréhension afin que celui-ci ait une idée de ce qu’il pourrait se passer plus tard, ou de ce qu’il s’est passé avant. Naughty Dog a habituellement cette faculté à proposer des trailers qui nous parlent. Juste par les images, le studio a déjà réussi dans le passé à installer une atmosphère et une ambiance apaisantes ou inquiétantes, à suggérer une relation entre les personnages. Le trailer de la Playstation Expérience parle de lui-même. Pas besoin de mots pour exprimer ce qu’il se passe, pour suggérer ce que sera le jeu. Tout ce que le studio nous a promis dans celui de The Last of Us 2 c’est qu’on allait finir par vomir notre soupe face à des flots de sang et de gore. Même ceux de Resident Evil 7 ont été plus suggestifs. La question qu’on se pose c’est : Pourquoi est-ce qu’elles se font attaquer ? Mais surtout, quel rapport ça a avec les personnages principaux de The Last of Us? Est-ce qu’on va incarner ces personnages?

Notre but est de savoir ce que deviennent les personnages qui nous ont touché dans le premier jeu, alors pourquoi proposer 5 minutes de torture à l’encontre de personnages qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam? En cinq minutes cette scène ne propose aucun indice sur l’histoire du jeu ou les features présentes. On nous montre ce qui semble être des antagonistes sans présenter les faits. Qui sont ces victimes ?

Beaucoup de questions qui ne trouvent pas de réponse, et certes c’est le but d’un trailer, mais le minimum serait de proposer un lien entre ce qu’on sait déjà de l’univers dans lequel l’histoire évolue et ce qu’il se passe dans cette vidéo. On se retrouve ici face à un amas de violence dérangeante sans explication claire.

Sur des centaines de scènes, pourquoi choisir celle-ci?

Dans un jeu tel que The Last of Us 2, devant lequel les joueurs vont sûrement passer une bonne centaine d’heures, sûrement constitué d’une bonne dizaine d’heures de cinématiques, pourquoi faut-il que ce trailer mette en avant une scène qui narre l’agression sadique de deux femmes anonymes ? Il était censé présenter de nouveaux personnages, y compris Yara (et peut-être même la mère d’Ellie), mais tout ce que nous avons vu ce sont deux femmes victimes d’abus. Nous avons eu une illustration de ce que les femmes devraient être dans des jeux comme celui-ci, l’archétype de l’anarchie suite à une catastrophe sans précédent, mais pas une présentation de personnage en soit.

Le problème de ces images de violence gratuite à l’encontre de femmes, c’est qu’elles se retrouvent aujourd’hui également dans tous les autres médias. Cette violence est aujourd’hui banalisée, d’abord à la télé et dans la littérature, au cinéma, puis dans des jeux vidéo. Aujourd’hui on la retrouve dans la rue. Aujourd’hui, 35% des femmes dans le monde sont victimes de violence au moins une fois au cours de leur vie d’après l’ONU. Et le fait que dans cette scène leur tortionnaire soit une femme ne change rien. Celui-ci reste une longue séquence de violence brutale et inexpliquée contre les femmes, utilisée pour vendre un jeu vidéo et faire vibrer le spectateur.

Le premier trailer de The Last of Us avait déjà fait polémique.

Il réussissait toutefois à nous placer dans la peau des personnages que l’on allait incarner dans le jeu. Nous savions que nous allions jouer ces deux personnages et que nous serions confrontés à des situations de violence de ce type car elles servaient le propos du jeu. Les chasseurs de The Last of Us étaient présentés comme une menace, et la séquence de gameplay, bien que violente, opposait les protagonistes aux antagonistes.

Pour The Last of Us 2 qui sont les protagonistes et les antagonistes? Pourquoi cette torture et cette violence des uns et des autres? Tout simplement: qui sont les gentils et les méchants ? Nous sommes sensés avoir affaire à un jeu vidéo, nous arrivons au milieu d’une scène sans contexte, un deus ex machina intervient. L’esprit manichéen des jeux vidéo va en toute logique nous faire penser que ce personnage est gentil. Pourquoi un personnage qu’on pense être “gentil” laisse cette femme pendue? Si il est sensé être gentil, pourquoi ne la détache-t-il pas de son propre chef? C’est à un autre personnage de lui ordonner de la faire descendre.

Neil Druckmann avait dû s’expliquer car le public avait été grandement choqué.

Il s’était alors déclaré auprès de Shack News our justifier la violence du trailer du premier The Last of Us, il présentait alors celle-ci comme utile et servant le propos du premier jeu:

“La violence que vous voyez à l’intérieur de ce monde n’est pas gratuite et excessive juste pour être violent.”

“Cela donne le ton. Cela crée une réalité à laquelle Joel et Ellie doivent faire face. Tout doit se sentir sous tension. Tout doit se sentir ancré dans la réalité. La raison pour laquelle nous optons pour une violence aussi réaliste est que nous voulons vous faire croire que les enjeux sont élevés pour Ellie et Joel.”

Si vous regardez l’extrait du premier jeu aujourd’hui il vous paraîtra tout à fait “banal”, si ce n’est efficace dans ce qu’il cherche à dire. C’est la preuve que notre regard sur la violence a évolué : si elle est utilisée pour illustrer un propos, si elle est présente de manière intelligente, on peut la comprendre. The Last of Us est même considéré comme extrêmement réaliste dans son traitement sociétal. L’anarchie qu’a provoqué l’infection fongique est en effet très proche de la réalité d’après une étude scientifique réalisée l’année dernière.

Mais on ne peut pas avoir une telle attitude “compréhensive” face à une scène dans laquelle la violence est… juste présente. Muette en soit, montrée comme violence et comme rien d’autre. Pour autant, on peut aussi penser que c’est ce que voulait montrer Naughty Dog. La violence en soit, celle qui semble inévitablement déferler sur le monde aujourd’hui.

La scène est peut-être bouleversante dans le contexte de The Last of Us 2 ?

Elle peut même être exceptionnelle et prenante, mais impossible de le savoir si on ne connaît pas l’origine profonde d’une telle violence. Ce n’est pas le monde qui nous est présenté le problème, c’est comment les personnages et la violence de ce monde nous sont montrés. Comme une pub entre deux morceaux de film : sans rapport avec ce qui précède, ni avec ce qui va suivre. Il manque 30 secondes d’introduction, 30 secondes durant lesquelles ont nous dit simplement ce qu’il se passe. Ce serait possible avec un dialogue, ou même avec une séquence sans paroles qui nous montre d’où viennent les prisonniers et d’où viennent les tortionnaires voire même simplement en faisant intervenir un narrateur.

Naughty Dog fait partie de ces éditeurs qui mettent en avant les rôles féminins. Ellie est l’un des personnages féminins les plus forts du monde vidéo-ludique avec Lara Croft et Samus Aran. Mais fournir ce trailer avec peu ou pas de contexte conduit à des questions sur la façon dont cette bande-annonce a été créée. Combien de femmes ont participé à sa création, à l’édition et à l’approbation de celui-ci? Dans une industrie (et un studio) principalement dirigée par des hommes, les femmes se sentaient-elles à l’aise d’offrir une critique?

N’allez pas croire que ce problème ne concerne que Naughty Dog.

Un autre trailer, pour Detroit : Become Human cette fois, présenté à l’occasion de la PGW 2017 également, inclut une longue séquence de violence domestique, avec un homme ivre entrain de frapper sa fille et sa femme de chambre. Le but de Detroit : Become Human, développé par Quantic Dream (connu pour ses jeux ultra cinématographiques comme Fahrenheit ou Heavy Rain) est de dépeindre un futur proche dans lequel Androïdes et Humains doivent cohabiter. Les androïdes vivent au service des humains et sont tous programmés dans un but spécifique. Le jeu nous fait suivre trois personnages principaux (androïdes) avec chacun leur histoire. Detroit : Become Human attise constamment les sentiments du joueur par sa mise en scène, on peut donc s’attendre à retrouver d’autres scènes touchantes, ou sentimentalement fortes dans le reste du jeu. Pourquoi faut-il alors qu’ils vendent le jeu avec cette scène et pas une autre?

Le jeu vidéo n’est pas le seul domaine concerné par ce problème.

Une affiche de X-Men Apocalypse avait fait polémique l’année dernière. Celle-ci montrait Apocalypse (Oscar Isaac) entrain d’étrangler Mystique (Jennifer Lawrence). Comme pour ce trailer de The Last of Us 2, on n’a aucune connaissance du contexte de cet assaut. Et dans tous les cas, ce n’est pas l’image la plus adaptée pour retranscrire l’univers de X-Men… À l’époque, la Fox avait expliqué son erreur en déclarant que son but était de montrer toute l’ignominie de Apocalypse.

“Dans notre enthousiasme à montrer la méchanceté du personnage Apocalypse nous n’avons pas immédiatement remarqué la connotation violente de cette affiche.”

C’est là que se situe le problème: cette violence est un poison qui vient pourrir toutes ces oeuvres de l’intérieur parce qu’on ne se rend pas compte de ce qu’elle implique au premier abord. Ni ceux qui sont à l’origine de ces oeuvres, ni ceux qui les voient. Comme toute violence faite aux femmes aujourd’hui, elle est banalisée et on décrit celles et ceux qui s’en plaignent comme des hystériques. Cette violence est partout aujourd’hui : dans les mots, dans les gestes et jusque dans l’imaginaire. The Last of Us 2 est un exemple supplémentaire que notre perception du monde est biaisée par la violence implicite qui la ronge.

L’abus de violence dans le seul but de choquer devient une mauvaise habitude.

Le but du trailer de The Last of Us 2 était de présenter de nouveaux personnages importants. Comment expliquer que Naughty Dog soit autant passé à côté? Aucune trame ne présente les personnages ni leur rôle, aucune logique ne règne même dans le caractère de chacun. Naughty Dog semble s’être laissé emporter par cette même frénésie que la Fox décrivait avec X-Men Apocalypse et nous a fait subir un moment plus que désagréable. Pour un éditeur connu pour ses personnages féminins forts, Naughty Dog nous sort une scène digne d’un God of War.

La recherche du subversif prend le pas sur le fond: on veut choquer et vendre? Frappons une femme! C’est une logique suivie depuis les années 70 et qui illustre ce que les féministes appellent “La culture du viol”. L’augmentation constante des cas de harcèlement et de violences à l’encontre des femmes est illustrée par la représentation récurrente de ces violences dans les médias et dans le monde du divertissement.

L’image de la femme forte est un symbole pris pour cible.

Ces personnages féminins mis en avant étaient, et sont encore aujourd’hui, une victoire dans des univers ultra dominés par le genre masculin. Seulement, le piédestal sur lequel sont mises ces femmes semble également être l’occasion d’attaquer la cause féminine symboliquement en détruisant leurs icônes. En effet, la dégradation de l’image de la femme passe par la destruction de ces symboles. Ces actes de vandalisme symbolique aujourd’hui passent par la représentation en vidéo de ces icônes maltraitées par des personnages masculins. Personnages répondant la plupart du temps aux codes machistes ou virilistes.

Mais si les éditeurs et les studios font de plus en plus appel à la violence à l’encontre des femmes, ne serait-ce pas parce que nous, leur public, le demandons et sommes friands de ces actes de barbarie?

Tomb Raider 2013 trailer The Last of Us 2 femme forte

Tomb Raider en est un exemple concret.

Le jeu Tomb Raider sorti en mars 2013 met en scène l’héroïne Lara Croft, victime d’une agression sexuelle. À l’époque une polémique avait secoué le monde du jeu vidéo suite à l’article publié par le magazine Joystick, en juillet 2012. Alors que le magazine dédiait un dossier spécial au jeu, le rédacteur lance cette phrase: «Faire subir de tels supplices à l’une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, c’est tout simplement génial. Et si j’osais, je dirais même que c’est assez excitant.» Des propos choquants que les internautes ne lui ont pas pardonné, mais qui témoignent de cet aspect cathartique du jeu vidéo.

Lorsque les féministes disent que tous les hommes sont de potentiels violeurs, l’important se trouve dans le mot potentiel. Car si les éditeurs se laissent emmener dans ces violences faites aux femmes, c’est bien pour ce genre de réactions loin d’être isolée. Parce que tous les hommes ayant grandi dans cette société aujourd’hui, même ceux qui ne pourraient jamais passer à l’action, ont en eux cette réaction face au viol.

Même si ils n’iraient jamais dire que le viol est une bonne chose, ils sont encore capables de dire que si une femme a été violée c’est en partie sa faute. Même si ils n’iraient jamais violer une femme, les développeurs de Lara Croft utilisent le viol pour expliquer la violence du personnage. Pourquoi ne pas simplement expliquer ce désir de vengeance par un drame différent? La mort d’un proche, une trahison, n’importe quoi.

La violence faites aux femmes ne doit plus être un solution de facilité.

C’est bien parce que The Last of Us 2 n’est pas un cas isolé qu’il est temps que ça change. Le public, et la société en général, doit arrêter de voir la violence faite aux femmes comme une fin en soi, ou comme un cheminement logique, mais comme un problème. En arriver à utiliser la violence à l’encontre des femmes, même inconsciemment, comme un argument marketing est une preuve de la banalisation de cette violence. Cela fait partie à part entière du problème. Si les éditeurs veulent montrer la force de leurs personnages féminins afin d’en faire de vrais symboles, qu’ils les fassent fortes et les gardent fortes. Détruire les icônes d’un mouvement encore jeune comme le combat pour le droit des femmes est un acte de sabotage. Et si ils veulent montrer l’ignominie, qu’ils ne fassent plus de cette violence à l’encontre des femmes une solution de facilité.

Il existe suffisamment de moyens scénaristiques pour ne pas faire de chaque trailer une ode à la violence gratuite.